Henri Anrys
Henri Anrys
Docteur en droit, expert en soins de santé
Opinion

24/05/17 à 08:54 - Mise à jour à 09:36

André Wynen, le géant - (1) l'indépendance

Henri Anrys propose en trois parties une évocation du Dr André Wynen décédé il y a dix ans. Dans cette première partie, il évoque le courage, l'indépendance mais aussi l'optimisme de cette grande figure du syndicalisme médical.

André Wynen, le géant - (1) l'indépendance

© BELGA

Il y a dix ans que le docteur Wynen est mort. Il était en Belgique et à l'étranger l'incarnation du syndicalisme médical et de la défense des valeurs hippocratiques dans les mutations sociales, l'homme qui fit du corps médical l'interlocuteur des Politiques et le rendit incontournable dans les débats sur le système de Santé. Il fut le leader qui a réalisé pendant un peu plus d'un an l'unité des médecins flamands et wallons, généralistes et spécialistes dans l'enthousiasme de l'action. Ce seul exploit justifie qu'on s'attarde sur ce qui l'a propulsé à ce rôle : sa personnalité, son parcours, son programme, les 3 P qui fondent un charisme et caractérisent un leader.

L'indépendance comme projet de vie

L'indépendance était l'essence même de sa vie et ce fut toujours son projet. Etudiant pendant l'occupation allemande, il entre dans les Partisans Armés, combattants communistes qui sentaient le souffre à Londres. Il y devient très vite le chef de la dixième compagnie. A cause de cet engagement, on lui fera souvent une réputation de communiste, ce qu'il n'était pas du tout. En fait, son recrutement par les PA, était le fait du jardinier de son père qui en était membre. La résistance l'amènera à Buchenwald.

Après sa libération, il termine sa médecine au galop, fait sa chirurgie avec le professeur Dumont mais n'a nulle intention d'être adjoint quelque part. En fait, Wynen n'a jamais voulu avoir au- dessus de lui quelqu'un qui lui donne des ordres. Le docteur Rozy à Braine l'Alleud cherche à ce moment un chirurgien pour rouvrir la clinique du Dr Rinchard, le seul recours pour les accidentés de la route entre Bruxelles et Nivelles. En 1954, Rinchard venait d'être condamné à perpétuité pour quelques meurtres dont celui du bourgmestre de la Louvière qui avait cassé sa nomination de chirurgien chef adjoint à l'hôpital civil de La Louvière, à la suite de quoi Il avait repris la petite clinique de Braine l'Alleud, fermée désormais faute de chirurgien. Avec le soutien de Dumont, Wynen est preneur. Il va discuter de la reprise de la clinique au parloir de la prison de St Gilles et se retrouve patron d'une clinique de 20 lits dans une vieille masure. Il est son propre maître mais couvert de dettes à n'en pas dormir la nuit. Les clients affluent heureusement, les associés ou adjoints aussi, tous plus férus d'indépendance que de richesse. Avec eux, il construira, quelques années plus tard, une clinique neuve de 50 lits puis une autre de 200 lits. Wynen sera toujours comme cela, dans ses actions syndicales comme dans sa vie personnelle : obtenir la liberté, fut ce au détriment de l'argent.

L'indépendance comme programme

Lorsque Leburton publie sa loi en 1963, c'est après consultation de la Fédération médicale belge (FHB) dont les négociateurs n'ont pas de mandat, les adhérents n'étant plus guère informés et affaiblis depuis que, en 1954, généralistes et spécialistes avaient créé leurs organisations séparées. Mais, dans le Corps médical, c'est le rejet général, pour une série de motifs. Ainsi, Leburton a intégré dans sa loi l'article 52 inventé en 1960 dans la loi unique et permettant d'imposer des tarifs médicaux obligatoires. Autre agression : Le libre choix du médecin par les patients est menacé par la discrimination de remboursement au détriment des patients qui auraient choisi un médecin non conventionné avec les Mutuelles. C'est le mécontentement général.

Quelques jeunes médecins liégeois créent un mouvement hors de la FMB, qu'ils appellent chambre syndicale, bien que cette référence à un esprit syndical de travailleurs hérisse quelques médecins bien-pensants. Wynen les rejoint, crée sa propre chambre à Braine et s'en va dans tout le pays prêcher la révolte. Il est maître de son cercle et convainc les autres. Ils vont s'unir et remplacer la FMB sclérosée. Wynen n'a pas été le premier. Il sera le catalyseur. Il vient juste de construire sa deuxième clinique de 50 lits et l'immeuble de Rinchard, vidé de ce fait, regroupera toutes ses activités de défense professionnelle qu'il va mener de front. Il va défendre la liberté des médecins mais pas seulement.

Il crée une association de cliniques privées qui deviendra Cobeprivé, et, avec elle, il devient cofondateur d'une Union européenne de l'hospitalisation privée. L''Association nationale belge contre la tuberculose (ANBCT) lui proposera plus tard de se charger, avec son équipe, de reconvertir ses sanatoria vides en hôpitaux de revalidation gérés sur le modèle participatif qu'il promeut. Il reprendra encore Cavell en faillite, après avoir convaincu les médecins qui la fréquentent de s'associer pour en devenir les propriétaires. Il croit en l'avenir des technologies modernes, négocie l'achat aux Etats unis d'un programme d'ECG informatisés, non pour l'exploiter mais parce qu'il est convaincu qu'il faut que les médecins gardent la maîtrise des progrès. Il soutient donc pour le diffuser une société à laquelle il ne participera pas mais où ses juristes surveilleront le respect des principes hippocratiques. Il s'impose dans les organisations médicales internationales et y fait adopter ses idées, à commencer par le Comité permanent des médecins européens, dont il devient président de 1967 à 1970 au moment où se discute la libre circulation des médecins. Il siège à l'Association Médicale mondiale(AMM), réputée pour sa déclaration d'Helsincki sur les essais cliniques. Lorsqu'une crise y éclatera, il sera choisi comme secrétaire général permanent et réussira à réconcilier les Associations membres. Il se rendra au Chili pour affronter le dictateur Pinochet et faire libérer des médecins emprisonnés, mu par ses valeurs constantes : l'amour de la liberté et le courage.

Le courage plus important que l'intelligence, comme condition de l'indépendance

Le courage est la deuxième nature d'André Wynen et il considérait que c'était la qualité essentielle demandée dans la vie en général, et à un meneur, en particulier. Il n'y pas d'indépendance sans courage. C'était pour lui plus important que l'intelligence, parce que l'intelligence fait percevoir toutes les raisons de ne pas agir. C'était la coquetterie d'André Wynen de se présenter comme un manuel. De fait, il l'était et c'est bien lui qui réparait le chauffage en cas de panne à la chambre syndicale, mais il était aussi d'une grande intelligence quoiqu'il ait dit, avec une capacité de synthèse remarquable. Sa dialectique ne devait rien au Parti communiste comme certains l'ont insinué sur base de son passé de PA, mais sans doute beaucoup aux Jésuites dont il avait été l'élève avant ses études à l'ULB du libre examen.

Le courage, il en avait à revendre. En 1944, il est arrêté, torturé par la Gestapo, puis encore torturé au fort de Breendonck, transféré à Buchenwald et là, comme étudiant en médecine, il soigne des malades du typhus. Lors de la libération par les Américains, il en cache plusieurs pour qu'ils soient rapatriés directement et échappent à la quarantaine. Cela aussi, c'est Wynen, irrespectueux des règlements jusqu'au déraisonnable. Après sa libération, il passe 2 ans en sanatorium à Leysin, avec un poumon en moins. Il trouve un étudiant militaire, Carlier, qui lui passe ses cours et Il termine sa médecine, deux années en une, l'une en juin, la suivante en octobre. Il est diplômé en 50, chirurgien en 54.

C'est le courage qui l'a propulsé au premier rang des dirigeants syndicaux au milieu de la grève de 1964. Celle- ci a débuté le 1er avril 1964 portée par 90 % des 12000 médecins de l'époque, de plus en plus combatifs et qui ont dans bien des régions déclenché des grèves spontanées et forcé la main à leurs dirigeants. Les rencontres entre dirigeants médicaux et ministres se multiplient, s'enveniment, les réactions sur le terrain se durcissent, la presse se remplit d'incidents, menaces, déclarations incendiaires. Dans la nuit du 11 au 12 avril 1964, la tension atteint son apogée. Après des heures de discussions, le premier Ministre Théo Lefèvre, énervé, lance : "Espérons qu'on ne dira pas de notre temps, voici venu le temps des assassins". La phrase est répercutée par les délégués qui assuraient le contact téléphonique permanent entre les négociateurs et le centre des gardes. Par les pyramides téléphoniques[1], la provocation enflamme tous les postes de garde qui assuraient la continuité des soins et où les médecins furieux, annoncent ex abrupto qu'ils vont abandonner la garde. Averti en séance, le ministre de l'intérieur Gilson, explose et menace de faire arrêter sur le champ les négociateurs s'il n'est pas mis fin immédiatement à la grève. Les entretiens sont stoppés. Les dirigeants syndicaux se groupent et s'interrogent sur la suite. Dans ce flottement, Wynen se dirige vers la meute des journalistes excités et leur déclare que la garde sera maintenue et que la grève continuera. Pour le reste des négociations, les journalistes choisiront Wynen comme interlocuteur et il apparaitra comme l'homme des décisions, alors qu'officiellement, il n'était toujours à ce moment qu'un négociateur représentant une seule chambre.

Le courage et l'inconscience de David contre Goliath

Le courage syndical, Wynen le manifeste même au risque de sa propre clinique et de sanctions pénales personnelles. Lorsque les premiers scanners apparaissent, ils sont réservés à quelques hôpitaux choisis par le Pouvoir. Wynen décide que l'éthique commande à chaque équipe hospitalière de faire bénéficier ses patients des avancées technologiques aussi importantes et il en achète un qu'il fait fonctionner dans sa petite clinique contre les règlements. Il est poursuivi mais le procureur de Nivelles refuse de mettre sous scellés l'appareil au détriment des malades comme le demandait le Ministre. Wynen gagne et le scanner est aujourd'hui l'instrument le plus banal de la terre.

Il a le courage de David contre Goliath, un peu inconscient, quand il dépose plainte en 1982 contre les Mutuelles pour détournement de fonds. Il lui apparut des documents du Comité de Gestion que les Mutuelles recevaient les fonds pour payer le tiers payant aux hôpitaux mais, en attendant de les verser, plaçaient l'argent quelques semaines en banque et empochaient les intérêts. Les banques prêtaient pendant ce temps aux hôpitaux ces fonds qu'on venait de déposer chez elles, afin qu'ils puissent fonctionner en attendant les paiements de ces mêmes sommes, et l'Etat remboursait aux hôpitaux, via le prix de journée, l'intérêt des lignes de crédit souscrites qu'ils avaient payé aux banques. Les Mutuelles pouvaient soutenir alors financièrement les partis politiques dont ils étaient les piliers. Tout le monde y gagnait et était content. Le contribuable qui finançait les hôpitaux était floué mais n'était pas au courant. Quand Wynen s'élève contre ce circuit, aucun des protagonistes ne comprend pourquoi il soulève ce lièvre. Ils s'interrogent sur ce qu'il voulait obtenir. Le problème, c'est qu'il ne voulait rien d'autre que la justice, attitude incompréhensible. En 1987 l'instruction est terminée et en 1991, le tribunal correctionnel de Bruxelles prononce la culpabilité du seul Leburton, patron des Mutualités socialistes. Il a fallu du courage politique mais aussi un acharnement pour débroussailler des dizaines de milliers de pages de dossier et en extraire les 2000 feuilles décisives à analyser. Le Dr Wynen a tenu à préciser à cet égard : "..Pour s'y retrouver dans tous ces documents, j'ai autour de moi des collaborateurs très actifs et très compétents... J'en profite pour rendre hommage à tous ces collaborateurs qui m'apportent une aide inestimable sans laquelle je ne pourrais pas réussir. Sans eux, je n'aurais probablement jamais pu conduire les Chambres syndicales là où elles sont"[2] . C'est un autre aspect de Wynen, il savait remercier et s'attacher les dévouements.

L'optimisme comme vision

Le courage, il le manifestera encore dans les pires des épreuves. Pour compenser son handicap respiratoire, il s'astreignait chaque soir à rouler avec un super vélo de course très fragile, même quand il était attendu pour une réunion, comme ce fut le cas ce mercredi -là de 1987. Ses freins lâchèrent et il fut projeté sur un bac de béton casse- vitesse. La mâchoire fracturée, la colonne touchée, il se retrouva des mois paralysé, apparemment définitivement. Mais il ne capitula pas. Et son optimisme et cette volonté qui l'avaient amené à cesser de fumer et de boire d'un coup pour mieux résister aux négociations de nuit, le sauvèrent. Soutenu par la présence permanente de son épouse auprès de lui à l'USI et en revalidation, il fit face à tout. Finalement, contre tout pronostic, un jour, il parvint après des mois de rééducation, à tenir debout. Attaché à son siège pour ne pas tomber, il s'imposa des pages et des pages d'écriture, de a, de i, pour réapprendre à écrire. Il marcha un peu. Il s'initia à une conduite de voiture aménagée pour handicapé et il reprit son activité. Il mènera encore la Fédération jusqu'à ce qu'il passe le flambeau au Dr Louis Beckers le 2 mai 1992.

Il continua encore 15 ans à se battre pour les causes qu'il croyait justes et d'abord, au groupe Mémoire, pour ce pays qui se déchirait, qui perdait la mémoire de ceux qui s'étaient sacrifiés pour lui, puis à l'ANBCT, à l'AMM, qu'il quitta successivement. Mais les Coups s'accumulèrent. Il perdit un petit fils dans un accident puis une petite fille à l'aube d'une carrière brillante et puis il fut frappé par la mort de sa fille ainée. Comme un roc resté longtemps debout mais sapé par les vagues successives, il s'écroula tout à coup un jour de juin 2007.

[1] Les chambres syndicales étaient organisées en cellules qui recevaient les consignes et faisaient remonter les réactions ou informations de la base par un système pyramidal :chacun des dirigeants des cinq chambres téléphonait à trois responsables locaux qui téléphonaient à leur tour chacun à trois autres et ainsi de suite selon un échelonnement constamment mis à jour par le Bureau technique afin d'éviter des coupures de transmission.

[2] Omer Marchal : Où allez-vous Dr Wynen, Didier Hatier, 1989, p.106