"A Dave, les mauvais traitements continuent "

23/08/18 à 23:30 - Mise à jour à 30/08/18 à 13:11

Le Dr Arnaud Mission, ancien psychiatre à l'hôpital neuro-psychiatrique Saint-Martin à Dave continue de penser que les violences qu'il dénonçait il y a quelques années et qui ont pourtant fait l'objet d'un non-lieu continuent aujourd'hui en dépit d'un changement de direction. Il publie sur Facebook des témoignages à charge de l'institution, notamment des mères de patients.

"A Dave, les mauvais traitements continuent "

Appelle-t-on violence, la coercition inhérente à toute institution psychiatrique en charge de gérer des patients parfois très violents ? © Belga Image

Dr Arnaud Mission : J'ai travaillé à l'Hôpital Neuro-Psychiatrique Saint-Martin à Dave de 2011 à 2013. J'ai eu accès à différents témoignages. Premièrement, la violence ambiante dans l'aile Néviau (A et B). L'infirmierchef et l'assistante sociale du service ont enregistré tous les faits de violence autant verbaux que physiques sur le personnel tout d'abord. Tous les deux jours environ, un membre du personnel se faisait agressé. Ensuite, la question s'est déplacée sur la violence du personnel à l'égard des patients. J'ai à cet égard un relevé de témoignages de patients assez terrifiants dans Néviau [extraits sur Facebook : " Sur ce rocher, les célébrités, qui y résident, souvent depuis fort longtemps, sentent l'urine de trop s'asseoir dans des fauteuils en mousse qui en sont gorgés. Pour faire partie de la jet-set, il faut savoir prendre les baffes et les insultes le matin au réveil pour avancer plus vite en s'habillant. Votre crâne doit aussi encaisser les chocs sur le carrelage lorsque vous refusez une douche et votre cuir chevelu, supporter les tractions lorsque votre corps est traîné sur ce même carrelage. Il faut aussi parfois supporter d'être étranglé avec un linge humide. Le repas peut disparaître s'il n'est pas avalé à temps. Ou parfois être enfoncé dans la gorge. Vous pouvez recevoir un sobriquet dégradant. Aucun endroit à l'abri du regard de l'autre. Il n'y a pas de rideau à vos fenêtres... Le Néviau, un bloc de béton construit sur un rocher au bout de la planète. Au-delà, il n'y a plus rien "].

Vous en avez informé la direction ?

J'ai transmis toutes ces données en interne à la direction médicale et à la direction générale. Il n'y a pas eu de suite ni de place pour le débat. Un audit a été réalisé en interne. Il a conclu à l'absence de maltraitance. Comme j'étais en désaccord avec ces conclusions, la confiance était rompue. Je devais partir. J'ai ensuite porté plainte à la police pour maltraitance en juillet 2014 à partir des éléments dont je disposais. L'enquête a suivi son cours. En cet été 2018, un infirmier a été incriminé et renvoyé en correctionnelle tandis que le Tribunal a prononcé un non-lieu vis-à-vis de l'institution sous prétexte qu'elle ne " pouvait pas savoir ". Alors que je n'ai pas été le seul à les informer.

En réaction à la décision du Parquet et du silence des autorités politiques et du fait que le débat sur la santé publique n'a jamais été possible, j'ai décidé de créer un compte Facebook pour rassembler témoignages et articles de presse. Un spécialiste de la communication, Jacques Seghers, nous aide dans cette entreprise. La presse est le seul endroit où il est possible de discuter.

Vous avez quitté l'institution en 2014, nous sommes en 2018. Cela continue ?

Il y a des nouveaux témoignages qui arrivent (de proches, d'une maman et d'un professionnel pour des faits qui remontent à 2005).

S'il y a eu non-lieu, c'est, j'imagine, parce que le Tribunal n'a pas pu rassembler de faits probants sur ce que vous dénoncez sans toutefois innocenter l'institution... Vous pensez toutefois que cette violence perdure aujourd'hui ?

Il n'y a pas de raison que cela change. Dans ma patientèle qui porte sur des membres du personnel qui y ont travaillé ou y travaillent et des patients qui y sont passés et qui y travaillent, souffrent encore de cette situation. Ça fait beaucoup de monde sur beaucoup d'années. C'est une vraie question de santé publique. Surtout, il est absurde de financer une institution qui abîme les patients. Je ne veux pas y contribuer par mes impôts. Mon métier a du sens uniquement si je refuse de me taire sur de telles situations à moins de vendre son âme, ce qui n'est pas possible. Ça me rassure qu'on puisse en parler dans la presse.

L'infirmier incriminé et renvoyé en correctionnelle, a-t-il été licencié ?

A l'époque des faits, il a été déplacé. Aujourd'hui, j'ignore s'il est encore en fonction ou pas.

Vous seul avez porté plainte ?

Oui. Mais la police a certainement entendu d'autres témoignages, des membres de l'équipe qui avaient témoigné par écrit.

D'autres membres du personnel ont fait montre de violence ?

J'ai vu d'autres témoignages qui démontrent qu'il y en avait d'autres en 2005. Mais récemment, je ne sais pas.

Y a-t-il eu un changement de directeur ?

Oui. C'est maintenant M. Folens qui a repris la direction. Fin 2013, ce fut déjà le cas.

Cela a pu, de votre point de vue, améliorer les choses ?

Non. Ça continue. Il n'y a pas de considérations pour les victimes. Elles n'existent pas.

La violence est dans les deux sens contre le personnel et par le personnel, apparemment ?

Oui. Les patients souffrent beaucoup de leurs troubles dans des lieux fermés ou semi-fermés dans une promiscuité permanente, une absence d'intimité. Il y a des violences verbales autant que physiques.

Qu'en disent les autres médecins de l'institution ?

Le médecin-chef de l'époque avait porté plainte à l'Ordre pour calomnie. J'ai moi-même porté plainte. Il n'y a pas eu de suite. Pas de suivi. Aucune nouvelle. La Ligue des Droits de l'homme et le comité de prévention de la torture n'ont pas pu aider. L'Eglise (l'institution dépend des Frères de la Charité) ne bouge pas. Seules la Dernière Heure et la Meuse ont publié quelque chose.

Que dit la Direction ?

Il n'y a pas de souci. Cela fait longtemps que je ne suis plus dans l'institution et on se pose des questions sur mes " motivations ". On met en doute les témoignages que j'ai recueillis. Or je soigne encore des patients qui sont actuellement dans l'Institution. Elle accueille notamment des soignés sous contrainte. Mais ces patients ont le droit d'être suivi par un psychiatre extérieur dans le but d'ailleurs de préparer et d'accompagner la sortie.

N'est-ce pas curieux que cela ne change pas ?

Non. C'est cohérent. A partir du moment où on est dans le déni et qu'on ne se pose aucune question, la maltraitance n'existe pas...

La Ville de Namur, un député namurois, ont-ils réagi ?

J'ai contacté tous les partis et jusqu'au Premier ministre. Personne ne bouge.

Quelle est l'importance de Dave ?

Dix médecins, 400 membres du personnel pour 300 patients minimum. Elle dépend de la Congrégation des Frères de la Charité qui possède de nombreux hôpitaux psychiatriques notamment en Flandre et aussi hors de la Belgique. C'est une Congrégation tentaculaire dont le siège est à Gand. Je les ai rencontrés... en vain.

Selon vous, tous les patients sont concernés par cette violence ?

Non. Le phénomène est important dans le temps mais pas généralisé. Les proches sont touchés aussi, les familles. Sans comprendre. Les institutions qui envoient des patients à l'hôpital sont également concernées. On donne trop de médicaments, on constate des plaies liées aux contentions...

Non-lieu

Malgré nos efforts, il n"a pas été possible de contacter la direction du CNP de Dave en cette période de vacances. Nous avons donné la possibilité au psychiatre en chef, le Dr Mertens, de nous donner la version des faits adverses, mais il ne souhaite pas s"exprimer estimant que le droit tant au Tribunal qu"à l"Ordre des médecins a été dit et que le dossier est clos. Auprès de nos confrères de L"Avenir, Benoît Folens, le directeur général, estimait le 20 juillet dernier " qu"il mettait tout en oeuvre pour éviter les cas de maltraitance " et se posait des questions sur les motivations réelles du Dr Misson.

Poursuivi pour " non-assistance à personne en danger ", le CNP de Dave a obtenu il y a peu un non-lieu par le Tribunal de Namur. Dans L"Avenir, M. Folens exprime son " soulagement ". " Nous étions assez sereins mais, je ne vais pas le cacher, c"est tout de même un soulagement. Ce genre de procédure n"est jamais agréable à vivre. C"est également une source de tensions pour le personnel accusé à tort. C"est la preuve que nous prenons les décisions adéquates par rapport aux différents faits qui sont portés à notre connaissance. C"est malheureux d"avoir été embarqué dans de telles procédures par un médecin dont les motivations restent floues. "

Le directeur se pose des questions également sur " l"acharnement " de l"ancien psychiatre du centre, Arnaud Misson. Il estime que si maltraitance il y avait, cela fait longtemps que les partenaires du CNP lui auraient retiré leur confiance.

En plus de l"infirmier poursuivi, le CNP de Dave a récemment écarté un membre du personnel douteux.